Le projet débute généralement par une belle réunion de lancement chez le client, regroupant tous les protagonistes qui s’accordent parfaitement sur les grandes phases du chantier : conception ergonomique et graphique dans un premier temps, puis fonctionnelle, puis technique, intégration dite « HTML » (application de la charte graphique et des principes ergonomiques et fonctionnels au socle technique – c’est justement là ou le bât blesse) avant de charger les contenus et d’arriver à la recette finale suivie, après une validation ultime, par l’ouverture du service. Tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ?

A l’usage cette méthodologie s’avère être une vraie source d’incompréhension entre l’agence et le client. Elle génère notamment de réelles frustrations chez ce dernier, contraint de faire une croix sur des partis pris graphiques, ergonomiques ou fonctionnels, qu’une équipe de l’agence lui avait pourtant « vendus » dans les premières phases du projet, qu’il a adoptés et fait valider en interne, mais qui se révèlent tout bonnement irréalisables une fois confrontés - par une autre équipe de l'agence - aux impératifs techniques de la solution retenue. Sauf bien entendu à réinventer la roue et refaire le produit à coups de "développements spécifiques", ce qui signifie nouveau budget et nouveau planning... hors de propos au moment où la question se pose.

Ces incompréhensions et frustrations engendrent inévitablement des tensions, menant à une brouille plus ou moins consommée entre les équipes du client et de l’agence, pouvant même virer au contentieux juridique.

Pourquoi persévérer avec cette méthodologie pour en arriver là, alors que cela fait longtemps que les projets web ne sont plus bâtis ex nihilo mais tous désormais construits à partir d’un socle technique existant (CMS, moteur de blogs, etc.) auquel le graphisme et l'ergonomie devront nécessairement s’adapter ?

Je pense qu’il est nécessaire de réorganiser tout cela, en agissant à deux niveaux :

• En traitant le graphisme après la phase technique

La conception graphique ne doit pas nécessairement intervenir en tout début du projet. Celui-ci peut démarrer par la définition du besoin fonctionnel, la réalisation du story-board et passer ensuite au technique. En parallèle, une réflexion sur l’identité graphique du service peut débuter, mais doit tout d’abord se cantonner à des échanges à partir de planches de tendances ou autour d'un benchmark. C’est seulement une fois le story-board matérialisé dans les écrans générés par la solution technique, pour le moment non encore habillés graphiquement, que les choix graphiques doivent être mis en musique et appliqués.

En outre faut-il nécessairement passer, dès les premiers temps du projet, par ces story-boards généralement réalisés sous PowerPoint, et maquettes graphiques sous Photoshop ? Trop lissés et présentant des données idéales (menus et contenus équilibrés et parfaitement disposés, écrans ne tenant pas réellement compte de la ligne de flottaison, etc.), tout le monde sait, à commencer par l’agence, qu’ils ne reflètent évidemment pas la réalité. Élaborés sans tenir compte des contraintes techniques de la solution, ils sont statiques, qui plus est, ne décrivant pas la manière dont les éléments des pages se comporteront, ni comment l’utilisateur interagira avec les interfaces à sa disposition.

• En instituant une équipe projet mixte, garante d'une qualité de bout en bout

Réorganiser les étapes du projet, soit, mais cela ne suffit pas. Pourquoi celles-ci impliquent-elles trop souvent des équipes différentes qui, malgré toutes les promesses, ne se parleront quasiment jamais, débarquant sur le projet le temps - et rien que le temps - de leur intervention, sans réellement se soucier du reste ? Un peu comme si un projet web pouvait être mené à la chaîne. Les directeur et chef de projet auront beau assumer leur rôle de « liant » entre les protagonistes, cela ne suffira pas, tout simplement parce qu’un directeur de projet et un chef de projet ne peuvent être graphiste, ergonome et technicien à la fois.

Pour assurer un certain niveau de qualité, l'agence doit constituer une équipe projet mixte, embarquant systématiquement, à toutes les étapes du projet, au moins un représentant ergonome, un graphiste et un technicien, experts dans leur domaine, gardant les pieds sur terre en évitant de mettre le projet en péril avec des idées à première vue lumineuses... mais en réalité fumeuses car impraticables.

Le graphisme intervenant après la technique, et une équipe projet mixte. Que pourrait-on opposer à cette façon de mener un projet web ?

- Des coûts plus importants ? La méthodologie anachronique décrite plus haut entraîne également, à n’en pas douter, des coûts supplémentaires, mais pas seulement : glissements de planning, frustrations, tensions… qui dit mieux ?

- Une qualité graphique et ergonomique en berne ? Je suis le premier convaincu de l’importance du graphisme et de l’ergonomie dans l’expérience utilisateur, et ne pense pas que la place qui leur est ainsi faite dans le projet remette en cause leur importance au sein de ce projet. Bien au contraire ! Pris en compte à un moment plus opportun, ils sont davantage en cohérence avec l’ensemble des briques du projet. A la hauteur des attentes du client, point de déception, plus de frustration, adieu brouille entre équipes et risques juridiques. Le projet ne s’en porte que mieux, non ?